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À Montpellier, la Françafrique cherche son nouveau Senghor (Guy Marius Sagna)

21 octobre 2021, Guy Marius Sagna, FRAPP
À Montpellier, la Françafrique  cherche son nouveau Senghor (Guy Marius Sagna)

Cet entretien est tiré de l'ouvrage collectif contre le sommet de Montpellier dirigé par Koulsy Lamko, Amy Niang, Ndongo Samba Sylla et Lionel Zevounou. "De Brazzaville à Montpellier, regards critiques sur le néocolonialisme français" rassemble une vingtaine de contributions. Le projet a été initié par le Collectif pour le Renouveau africain (CORA). »

Qui est Guy Marius Sagna ?

Je suis un africain du Sénégal, né à Etomé, un village de Ziguinchor. Je suis un révolutionnaire anti-impérialiste panafricain, membre du Front pour une Révolution Anti-impérialiste Populaire et Panafricaine (FRAPP).

C’est quoi le Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine (FRAPP) ? Quel est le contexte de sa naissance ?

Le FRAPP est un mouvement citoyen et social de masse qui prône la révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine. Il est né du constat que plusieurs petites organisations se réclament du panafricanisme et de l’anti-impérialisme mais travaillent rarement ensemble. Nous nous sommes demandé : « qui sont ces panafricains qui veulent unifier nos 55 États autour d’un seul gouvernement fédéral sans pourtant réussir à unifier dans leur département, dans leur pays - le Sénégal par exemple - les différentes organisations qui se réclament du panafricanisme ». Or, comme le dit la sagesse populaire africaine : le bon cultivateur est celui qui commence à travailler le sol sous ses orteils. C’est forts de ces observations que nous avons invité plusieurs organisations à se retrouver en fin 2016 et début 2017 autour d’une plateforme pour combattre le franc CFA. Nous voulions aussi, ce faisant, mutualiser nos forces afin de mieux faire face à nos tâches ; car la plus structurée de nos organisations ne pouvait peser d'aucun poids face à l’État néocolonial du Sénégal et ses alliés, l’État impérialiste français et les autres impérialismes. Lors du dernier trimestre de 2017, cette plateforme a pris le nom d’une campagne politique dénommée : « Pour la souveraineté monétaire, France dégage ! ». Les populations, la presse et même certains de nos membres ont abrégé en « France Dégage ! ». Cette fédération d’organisations unies autour de l’abolition du franc CFA néocolonial a estimé que les maux contre lesquels les peuples africains devaient se battre allaient au-delà du seul franc CFA et que la France n’était pas le seul pays impérialiste duquel l’Afrique devait se libérer. C’est pourquoi, tout en maintenant la campagne « Pour la souveraineté monétaire, France dégage ! », la plateforme a été appelée Front pour une Révolution Anti-impérialiste Populaire et Panafricaine.

Quels sont les objectifs du FRAPP ?

Nos objectifs sont les suivants : contribuer à mettre au cœur du débat politique, économique et social au Sénégal et en Afrique les questions de souveraineté ; sensibiliser les populations sur la nécessité de transformer radicalement les relations entre l’Afrique et le reste du monde ; sensibiliser sur la nécessité de transformer radicalement les relations entre les populations et leurs élus ; soutenir les peuples au Sénégal, en Afrique et dans sa diaspora mais également tous les peuples en lutte contre l’exploitation, l’oppression capitaliste, impérialiste ; lutter pour l’égalité en droits et en dignité des femmes et des hommes et plus généralement contre l’oppression exercée sur les femmes ; implanter partout au Sénégal des structures du FRAPP afin de participer à édifier un rapport de force favorable aux révolutionnaires anti-impérialistes panafricains ; contribuer à l’union libre des peuples libres d’Afrique.

Quelles sont les revendications concrètes de « France dégage » ?

Le slogan « France dégage ! » est le résumé du nom de notre campagne « pour la souveraineté monétaire, France dégage ! ». Face aux manœuvres dilatoires relatives à la monnaie unique de la CEDEAO, le FRAPP a proposé, en attendant l’avènement de cette dernière, trois mesures qui ne coûtent absolument rien : 1) sortir les représentants de la France des organes de nos banques centrales ; 2) demander à la France de restituer les réserves de change des pays africains ; 3) fabriquer nos outils monétaires (billets de banques et pièces de monnaie) en Afrique et non en France. En résumé, nous prônons un autre type de « Frexit », c’est-à-dire un départ de la France de nos instances monétaires. Ce n’est ni la Chine, ni les États-Unis, ni l’Allemagne qui occupent nos 14 pays africains en se servant du franc CFA. C’est la France et nous estimons qu’elle doit partir de gré ou de force. Et surtout, qu’il ne lui appartient pas de fixer elle-même les conditions de cet inéluctable départ. Très rapidement, notre organisation a été appelée à élargir les contours des revendications et s’est intéressée à des problématiques autres que la monnaie. Les citoyens eux-mêmes se sont approprié le slogan et en ont fait ce qu’ils ont voulu, en le déclinant dans tous les champs ou notre souveraineté est confisquée. C’est ainsi que nous avons un « France dégage ! » militaire, un « France dégage ! » linguistique, etc.

La bataille contre le franc CFA est de nos jours au centre des préoccupations d’un certain nombre d’activistes africains et même d’autres continents. Que pouvez-vous nous en dire ?

À chaque époque historique, les peuples opprimés trouvent dans leur lutte l’équivalent du point d’Archimède qui leur permet de soulever l’impérialisme afin d’en triompher. A telle époque ce sont les Accords de Partenariat Économique, à telle autre, les ressources naturelles, à telle autre encore c’est la remise en cause des structures et institutions qui prend le dessus. Depuis fin 2016, c’est la bataille contre le franc CFA qui est à l'ordre du jour. Il faut féliciter toutes ces organisations et ces économistes abolitionnistes qui parfois ont marché séparément pour frapper ensemble et à d’autres moments ont marché et frappé ensemble. La libération de la parole sur la question, par des conférences-débats, publications et autres actes subversifs symboliques a permis de faire de la monnaie le « territoire » d’un plus grand nombre de citoyens des pays africains de la zone franc. Aujourd’hui, il serait difficile pour un candidat à la présidentielle d’envisager un programme sans mettre au cœur de celui-ci la question de la monnaie. Il en est de même pour les rencontres avec la presse où le candidat sera interpellé sur sa position et ses propositions concrètes sur la monnaie. C’est justement cela qui fait aujourd'hui peur à la France. Mais ce qui est sûr est que le franc CFA est une monnaie du passé. Elle n’a plus aucun avenir. Bientôt elle sera rangée à côté du rouet et de la hache de bronze. Et ce ne sont pas les manœuvres dilatoires, conservatrices déguisées qui retarderont sa mort.

À côté de la campagne « Pour la souveraineté monétaire France dégage ! », le FRAPP a également lancé « Auchan dégage ! » Pouvez-vous nous parler de cette campagne ?

Pour anticiper l’application des Accords de Partenariat Économique (APE) mais également pour fuir une rude concurrence chez elles, des grandes surfaces françaises se sont installées au Sénégal et en particulier à Dakar. L’enseigne la plus visible de toutes est Auchan avec ses nombreux magasins.

Dans un Sénégal où plus de 300.000 nouveaux jeunes demandeurs d’emplois arrivent chaque année sur le marché de l’emploi, des jeunes à qui ne sont proposés que 30.000 emplois ; dans un pays où le taux de mortalité des petites et moyennes entreprises est de 64% et où l’informel à une place prépondérante dans l’économie, l’installation de grandes surfaces comme Auchan ne peut qu’aggraver la situation. Il n’est pas nécessaire d’être un expert pour savoir que si les petits commerces français et les Gilets Jaunes se plaignent des mêmes magasins, ceux-ci ne feront qu’une bouchée des petits commerces et marchés traditionnels africains. Voilà pourquoi le FRAPP a lancé la campagne « Auchan dégage ! ». Nous avons agi de concert avec les commerçants et notre tournée commune nous a menés à Thiès, Diourbel, Kaolack, Mbour et dans plusieurs marchés traditionnels de Dakar. LE FRAPP a donné un contenu précis au slogan « Auchan dégage ! » en demandant : la suspension de l’installation des magasins de grandes surfaces ; l’organisation des états généraux du commerce intérieur ; la réglementation des magasins de grandes surfaces. La pression a été telle que c’est en plein rassemblement « Auchan dégage ! » à la place de l’Obélisque de Dakar que le président de la République a convoqué les représentants des commerçants au palais présidentiel pour leur soumettre un projet de décret. Nous en avons cependant montré les incohérences et les insuffisances. Ce décret stipule par exemple que la distance minimale entre deux magasins doit être de 800 mètres à vol d’oiseau contre 1000 mètres à vol d’oiseau entre deux marchés traditionnels.

Le FRAPP a réagi en disant que s’il avait crié « Auchan dégage ! » avec les commerçants, ce n’était pas pour se retrouver avec des distances aussi ridicules. Ce n'est d'ailleurs pas tout car le décret stipule que les magasins déjà installés ne peuvent être remis en cause et qu’il y aurait désormais un comité régional chargé de décider de l’installation ou non d’un magasin de grande surface. Enfin, un arrêté est censé élaborer la liste des produits autorisés à la vente au détail. Cette lutte avait permis de combler un vide juridique, ce qui est une victoire indéniable. Mais le Président de la République et le ministre du Commerce ont réussi à maintenir les magasins déjà installés et à mettre sur pied des comités régionaux contrôlés par l’État qui y est majoritaire. Le Président de la République, pour affaiblir la mobilisation des commerçants, a même offert des quotas de sucre à certains dirigeants à la tête de l’UNACOIS Jappo (Union Nationale des Commerçants et Industriels du Sénégal). Quelle amère victoire ! Le FRAPP s’est rendu compte par la suite que ce que nous considérions comme des avancées infinitésimales, fruits de la lutte « Auchan dégage ! » n’allait même pas être respecté par l’État. En effet, Auchan a ouvert un magasin dans la localité de Tivaouane sans respecter les 1000 mètres de distance entre les magasins de grandes surfaces et les marchés traditionnels. Le FRAPP a saisi la Cour Suprême qui a pris une « décision néocoloniale » en nous déboutant de notre demande.

« Françafrique » : qu’est-ce que ce concept vous évoque ? Y a-t-il des illustrations concrètes des réalités de la « Françafrique » que vous pouvez citer, dans le cas du Sénégal par exemple ?

La Françafrique est un système par lequel la France, tout en accordant « l’indépendance » à ses colonies africaines, les maintient sous sa stricte domination. Et donc, nous pouvons dire pour nous pays africains pataugeant encore dans ce système impérialiste, à l’instar du mouvement indépendantiste martiniquais (MIM), que nous sommes des colonies « politiquement dominées, économiquement exploitées, culturellement appauvries et militairement occupées ». La Françafrique est la matérialisation du conseil d’Onésime Reclus : « Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique : où renaître ? Et comment durer ? ». Notre digne prédécesseur Thomas Sankara disait que l’impérialisme est dans nos assiettes : regardons les grains de riz importés que nous consommions. Dans un pays comme le Sénégal, la Françafrique c’est la langue française comme langue de travail, c’est la présence militaire française. La Françafrique c’est aussi l’occupation monétaire française avec cette monnaie contrôlée par la France qu’est le franc CFA. La Françafrique c’est le Train Express Régional (TER), surfacturé à plus de 1000 milliards de francs CFA pour les beaux yeux de Alstom et de la bourgeoisie bureaucratique sénégalaise, et à des années-lumière des priorités du peuple Sénégalais. C’est aussi une autoroute à péage financée majoritairement par le peuple sénégalais, mais qui donne des avantages ahurissants à une entreprise privée française, Eiffage. C’est aussi la téléphonie et l’eau du Sénégal contrôlée par Orange, Free et Suez. La Françafrique c’est aussi l’exploitation des travailleurs sénégalais avec des licenciements arbitraires qui leur tombent dessus lorsqu'ils se battent pour leurs droits ou contre des conditions scandaleuses de travail à Eramet, l'entreprise française qui exploite une partie de notre zircon.

Vous avez souvent été en prison dans le cadre de vos combats. Est-ce le traitement réservé aux militants anti-impérialistes ?

D’abord très souvent faisant l’objet de violences inouïes ! Les agents des forces de défense et de sécurité ne font pas dans la dentelle, ni avec moi, ni avec mes camarades, ni avec d’autres citoyens qui ont le malheur de tomber entre leurs griffes. Ces violences de la police ou de la gendarmerie s’expliquent par le fait que ces deux institutions sont restées très coloniales car héritières directes des forces françaises d’avant « l’indépendance ». Et oui, on m'a également souvent jeté en prison, à trois reprises par exemple entre 2019 et 2021, en moins de deux ans. Aujourd’hui je me retrouve avec trois libertés provisoires pour chacune de ces affaires qui sont comme autant d'épées de Damoclès suspendues au-dessus de ma tête. Mais il ne s'agit pas seulement de moi car les membres du FRAPP sont traqués et violentés par des partisans du président Macky Sall un peu partout au Sénégal. Quand des suppôts de l’impérialisme sont au pouvoir dans un pays donné, transformé ainsi en néocolonie ou semi-colonie, la place de celles et ceux qui résistent est en prison. La persécution s’est accrue depuis les événements de février et mars 2021 pendant lesquels des intérêts français (stations Total, magasins Auchan, etc.) ont été directement ciblés par la colère d’un peuple qui exprimait son ras-le-bol d’un système politico-économique anti-national, anti-démocratique et anti-populaire. Le FRAPP a été mis au banc des accusés par la bourgeoisie bureaucratique collabo et sa presse. Aujourd’hui, les néocolonies sont si fragiles que tout fait peur à ceux qui gouvernent. Les populations y sont tellement opprimées que les conditions objectives de la révolution anti-impérialiste panafricaine y sont réunies. Et donc ceux qui maintiennent artificiellement en vie la néocolonie savent que la moindre étincelle pourrait réduire tout l’édifice en cendres. C’est pourquoi les droits politiques y sont très souvent piétinés. Pour un tel pouvoir, emprisonner est un mode de gestion, il s'agit de laisser en liberté ceux qui pillent les ressources du pays tout en s'acharnant sur ceux qui combattent leur système de déprédation.

Que vous évoque le concept de « sentiment anti-francais » utilisé par les officiels français et certains médias de nos jours alors que depuis toujours il semble que personne dans l’Hexagone ne se souciait de ce que les Africains pouvaient penser de la France ?

Les nazis qualifiaient la résistance française d’anti-allemande ; les États-Unis qualifiaient la résistance vietnamienne d’anti-américaine ; la Grande-Bretagne qualifiait la résistance des États-Unis d’anti-anglaise ; la Belgique disait des Lumumba et Mulele qu’ils étaient anti-belges ; la France qualifiait la résistance Upéciste ou algérienne d’anti-française. Alors si l’objectif est de nous ébranler en nous présentant sous des dehors fallacieux, c’est peine perdue. Nous sommes anti-impérialistes, ni anti-états-uniens, ni anti-français. Nous ne disons pas « fwansé dewo ! » mais « France dégage ! ». Par France, nous entendons l’État français que nous distinguons du peuple français. Nous entendons l’État impérialiste au service des intérêts des entreprises du CAC 40 qui opprime les Français, les entraînant vers diverses formes de suicide, la pauvreté et la condition de sans-domicile fixe, et qui opprime aussi à la périphérie du système capitaliste, les peuples et les travailleurs néocoloniaux. Ce qu’ils appellent « sentiment anti-français » est en réalité la progression de l’éveil anti-impérialiste et panafricain de Dakar à Bamako et de Niamey à Bangui. Par rapport à la situation d’il y a cinq ans, la jeunesse africaine parle aujourd’hui beaucoup plus des APE, du franc CFA, des diktats des institutions de Bretton-Woods et de divers accords léonins. Et cela fait peur à la France qui sévit aux quatre coins de la planète. Cette peur est d’autant plus grande que l'éveil des consciences africaines s’inscrit dans un contexte de rudes rivalités inter-capitalistes et d’émergence de pays qui réduisent les parts de marchés des entreprises du CAC 40.

Après plus de 60 ans des indépendances des pays africains francophones, nous en sommes toujours à revendiquer nos espaces de souveraineté véritable. Où donc situer les responsabilités des uns et des autres par rapport à ce qui semble être un échec ?

Les combats de nos prédécesseurs ont permis de remporter quelques victoires et d’imposer au colonisateur français un rapport de force l’obligeant à faire certaines concessions. Avant 1960, nos pays n’étaient ni réellement ni théoriquement indépendants. D'âpres luttes ont permis d’aboutir à une indépendance de forme et à la détention des insignes de la souveraineté internationale. Cependant quelqu'un comme Nkrumah ne tardera pas à tirer la sonnette d'alarme en disant de l'Afrique : « En réalité, son économie, et par conséquent sa politique sont manipulées de l’extérieur ». C'est ainsi que nous sommes passés de la colonie à la néocolonie. Les succès remportés n'ont donc pas suffi pour remporter la guerre, celle en vue de la souveraineté réelle. Pour nous cette première phase de la décolonisation a été un échec. L’essentiel est aujourd'hui de savoir en tirer les leçons. Je refuse de pointer un doigt accusateur sur nos devanciers qui ont fait ce qu'ils ont pu, chacun de nous doit se considérer comme responsable de l'échec actuel. Mais la faute la plus lourde est celle des bourgeoisies bureaucratiques qui ont été à la tête de nos États. Elles ont préféré servir l’impérialisme et leurs intérêts de classe au détriment de ceux des peuples africains.

Le Sommet Afrique-France aura lieu cette année à Montpellier du 07 au 09 octobre. Ce sommet verra la participation des « sociétés civiles africaines » et de certains intellectuels africains connus. Le FRAPP n’a pas été invité. Que pensez-vous de ce type de rencontre et des « sociétés civiles » qui y sont conviées ?

Ces sommets, qu’ils soient appelés France-Afrique ou Afrique-France, et l’ordre et le lieu où ils se tiennent n’y changent rien, sont des revues d’effectifs des pays et des présidents qui acceptent la tutelle française. Ces sommets sont des rencontres qui permettent à la France de prendre la jauge pour savoir quelle est cette Afrique qui accepte de contribuer à « l’histoire de France au 21e siècle » pour paraphraser François Mitterrand. Partout où il y a oppression, il y aura toujours une « société civile » et des « intellectuels » de service suppôts de l’impérialisme. La France impérialiste sait que les présidents africains en général et ceux des pays africains de la zone franc CFA n’ont aucune légitimité aux yeux des peuples qu’ils sont censés représenter et aux yeux de l’opinion publique française. Voilà pourquoi Paris a besoin du renfort et de la caution de collabos ou au mieux de réformistes prêts à laisser intacte la mécanique françafricaine. Le néocolonialisme est en crise profonde dans nos pays. La question est celle de la portée de nos actions sur le terrain. Que faire, en somme ? Faut-il sortir le néocolonialisme de sa crise ou sortir du néocolonialisme en crise ? L’impérialisme français et sa « société civile » et ses « intellectuels » cherchent à sortir le néocolonialisme de sa crise. Cela signifie aussi que nous sommes dans la même configuration que lors des « indépendances », quand la France a remis le pouvoir à celles et ceux qui ne se sont jamais vraiment battus contre la colonisation. Aujourd'hui aussi, elle choisit ses interlocuteurs et donne la parole à celles et ceux dont elle sait qu’ils n’exigeront rien. Le journal d’extrême-droite Action française disait du premier président du Sénégal qu’il était « le type de ces élites dont la France a le droit d’être fière ». La France manœuvre et cherche de nouveaux Senghor dans la société civile, parmi les intellectuels, des leaders qui pourraient reprendre à leur compte la prière du poète de Joal : « Seigneur, parmi les nations blanches, place la France à la droite du Père ».

Quelles sont les propositions que vous formuleriez dans l’optique de « refonder » sur des bases saines les relations franco-africaines ? A moins de militer pour une rupture totale…

Nous ne pouvons rien attendre de la France impérialiste. L’histoire de l’humanité a montré qu’une classe exploiteuse ne se suicide jamais en tant que classe. Ce suicide n'est concevable qu'au niveau individuel, comme le dit Amilcar Cabral. Les États-Unis par exemple ne vont pas renoncer d'eux-mêmes à leurs intérêts au Venezuela, en Colombie, au Panama. De la même manière, la France ne comprendra le langage anti-impérialiste que si l’on menace ses intérêts. Nous n’avons donc aucune proposition à faire à la France impérialiste. Nous devons nous en tenir à notre ligne anti-impérialiste et panafricaine. Il s'agit de décoloniser notre monnaie, notre budget, nos armées, notre commerce, nos constitutions, nos esprits. Et dans cette entreprise d'émancipation, celle à l’égard de la France a une part essentielle. La sagesse populaire africaine dit que si l’hyène ose défier l’éléphant, c'est qu'elle a senti de la faiblesse chez ce dernier. Les bourgeoisies bureaucratiques des ex-colonies africaines de la France, particulièrement des pays de la zone CFA, sont responsables de la politique de rapine exercée sur nos peuples par Paris et par d'autres puissances étrangères. Nous ne militons pas pour une politique d’autarcie, mais le gouvernement de l’Afrique, par l’Afrique et pour l’Afrique. Ce que les peuples de Chine, du Vietnam, de Cuba, d'Inde ont réalisé, l'Afrique peut le réussir.
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