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OPINION - Ce que chacun de nous doit comprendre du malheur des autres (coup de gueule), par Mbougar - SEYTOO.COM
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Ce que chacun de nous doit comprendre du malheur des autres (coup de gueule)

Opinion

Et nul autre ne les éprouve, ne les perçoit, ne les connais. Permettez-moi un instant, je vous prie, d'oublier l'humanité et de me lamenter outrageusement, exagérément, excessivement, comme Achille pleurant Patrocle.

Publié le 14 juin 2020, Mbougar

J'ai toujours trouvé étrange, voire absurde, voire imbécile, cette habitude, cette manie, cette religion que beaucoup d'entre nous ont de se référer à la condition et aux malheurs des autres pour n'avoir pas le droit de se plaindre des leurs propres. S'entendre dire, comme dans un mauvais sermon: "Rends grâce à Dieu, car n'oublie pas qu'il y a pire que toi" ou "Estime-toi heureux, profite de ce que tu as et pense à ceux qui ne l'ont pas, ou qui n'ont rien" me donne de l'asthme. Si l'on n'a même plus le droit de grommeler contre sa propre existence, si l'on ne peut même plus s'adonner à ce si jouissif exercice que la plupart des Hommes se plaisent à éprouver et dont ils se délectent, à savoir maudire la vie, si, enfin, être égoïste une seconde, penser à sa propre gueule, être seul dans un monde que l'on exècre par ce qu'il vous écrase, est impossible, à l'argument que d'autres souffrent plus encore, quel est précisément le sens de vivre? Prince du haut de mes souffrances intimement vécues, je prends le droit, imprescriptible -je le veux- de m'en plaindre. Elles peuvent être dérisoires en comparaison de celles d'autres, certes, mais elles sont miennes. Et nul autre ne les éprouve, ne les perçoit, ne les connais. Permettez-moi un instant, je vous prie, d'oublier l'humanité et de me lamenter outrageusement, exagérément, excessivement, comme Achille pleurant Patrocle.

Il y a toujours pire que soi, évidemment. La souffrance est peut-être l'un des rares terrains de l'âme humaine où, à défaut de hiérarchisation, il faut au moins faire preuve de relativisme, pour seoir à la solidarité. Que l'autre puisse souffrir, je le reconnais volontiers: il faut bien qu'il y en ait qui souffrent comme moi, pour seoir, là aussi à la solidarité de notre misérable condition humaine. Qu'il puisse souffrir plus que moi, rien n'est moins sûr, mais pourquoi pas, si cela peut avoir quelque enjeu ou quelque sens de hiérarchiser les souffrances humaines. Mais que je doive taire mon propre malheur parce que l'autre souffre autant, voire plus que moi, est tout bonnement stupide. Je ne vois au nom de quoi je devrais être tenu de cacher mes cicatrices parce l'autre a des blessures encore saillantes.

L'on me répond que c'est moralement que je suis tenu d'être silencieux; l'on me rétorque que c'est moralement que je dois être décent; l'on m'assène que c'est moralement que je dois penser à la souffrance de l'autre avant de crier la mienne. Je veux bien, moi; car je suis pour la morale, qui est toujours un bel et noble argument. Mais la morale justement, en ces temps, me semble être une grande et glorieuse putain, que tous les défenseurs autoproclamés des causes d'apparat, tous les bellâtres d'un humanisme incompris et usurpé, tous les coeurs généreux pour la seule gloire, tous les imposteurs avachis dans l'aisance, mais si prompts à défendre une misère dont ils n'ont jamais perçu l'odeur que de loin et dont ils n'ont vu la grisaille qu'au travers de leur écran plat, abordent, accostent, arrêtent et finissent par mettre, après conciliabules et commerces faciles, dans le lit de leurs obscurs intérêts. Je ne crois pas au diktat d'une morale qui me somme de taire mes malheurs parce qu'il en existe de pires. Car je ne sache pas que crier sa peine ait jamais empêché de voir et de s'émouvoir de celle d'autrui.

La morale, si elle existe et si elle doit intervenir entre les Hommes, n'a de grandeur véritable qu'enracinée dans l'intimité de la conscience, la sincérité du coeur, la profondeur de l'âme; elle ne saurait tenir ni dans la parole qu'on dit ou ne dit pas, ni dans le geste que l'on exhibe ou n'exhibe pas. La morale n'est pas un jeu d'apparence: ce qui compte en elle, c'est son idée, son principe, ce je ne sais quoi d'immatériel qui règne dans le coeur, et dans le coeur seul: non sa publicité, non sa démonstration ostentatoire. Entre crier son malheur et pourtant s'émouvoir du malheur d'autrui, peut-être pire que le sien propre, et taire son malheur par souci de conformisme, par souci d'un trompeur moralisme de façade, mais n'être point touché du malheur de l'autre, mon choix est fait.

Qu'il y ait pire que moi n'empêche pas que mon mal existe et me ronge; que la misère de l'autre me crève les yeux n'empêche pas que je voie la mienne et m'en afflige et m'en plaigne. Et cela, ni les Hommes et leurs friables codes de solidarité ni ce qu'ils font de Dieu et de la religion ne m'empêchera de le penser. Comme une pleureuse, je me lamenterai de ma pauvreté devant la misère d'un mendiant; et ce n'est pas pour autant que j'aurai honte. Il faut refuser que le sentiment devant la misère de l'autre soit l'étalon de la conduite à avoir devant la sienne propre. Il y a bien sûr le courage, la noblesse, l'élégance, la pudeur... Mais que vaut tout cela devant la vérité d'une douleur humaine, subite et imprévisible? La souffrance est souvent égoïste.

L'on vit en un temps où un certain humanisme tiède et sans teneur impose que l'on ait honte d'être malheureux devant les autres, et qu'on ait également honte d'être heureux devant eux, un temps où il faut se justifier en permanence devant le tribunal. Il faut non seulement, par humanisme, soigner ses attitudes, mais il faut encore commander ses émotions. L'autre est devenu un méchant dieu, une tyrannie: il n'est plus cet égal, cet autre levinassien dont le visage et la souffrance qui y est peinte indiquent l'humanité et provoquent la pitié; il est devenu l'Autre, sans visage distinct mais si impressionnant, imposant que l'on pense à lui et s'émeuve en son nom sans avoir à se justifier, simplement parce qu'il est l'Autre et qu'il peut potentiellement souffrir. La conscience et la liberté individuelles brimées, empêchées par la gigantesque et oppressante ombre de l'altérité, la peur de dire que l'on souffre parce que l'autre souffre plus encore: cela s'appelle résignation. L'autre roi, l'autre tyran, l'autre bourreau, qui exige et emprisonne. Un certain Sartre expliquait admirablement ce phénomène au siècle dernier.


Du même contributeur, Mbougar


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