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OPINION - Halte au complexe de sevrage de la littérature sénégalaise !, par Senecaribou - SEYTOO.COM
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Halte au complexe de sevrage de la littérature sénégalaise !

Opinion

Dans la littérature comme dans toute autre forme d’expression, la célèbre citation de Boileau reste plus que jamais d’actualité : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément ».

Publié le 11 juin 2020, Senecaribou

Cet article est un cri du cœur concernant la littérature sénégalaise que j’accuse de pédantisme depuis des années. La perte de vitesse de la littérature au Sénégal n’est peut-être pas sans raison. Devant le style obscur de bon nombre d’auteurs, le public a décroché depuis bien longtemps. Le roman est ainsi devenu une affaire d’intellos bobos amateurs de « Regards » ou d’écoliers contraints de boire du Senghor ou autres sous peine de recevoir un zéro. Lire devient une expérience traumatisante qui finit par rendre plein de gens allergiques à la littérature. Comment cela a-t-il pu arriver et comment se sortir de cette impasse dans un pays qui était considéré comme l’un des pionniers de la littérature africaine? Je propose une analyse personnelle que chacun est libre de partager ou non. Bien entendu, comme toujours dans pareil cas, certains arguments pourront être considérés comme des préjugés ou des affirmations gratuites et je pourrais être accusé de faire mauvais procès à certains auteurs sénégalais. Toutefois j’espère que ce billet permettra à chaque lecteur de prendre conscience et d’amorcer une réflexion sur un phénomène intellectuel qui menace le dynamisme de la création littéraire.

Tout d’abord, je tiens à préciser une chose : la littérature est un produit de consommation comme un autre. Accepter cela permet déjà de se poser la question qui nous préoccupe. Car si on estime que la littérature est essentiellement une affaire d’élite alors on se retrouve devant une impasse dès lors que le gros des lecteurs n’est pas issu de cette élite. Ensuite, les auteurs n’écrivent pas pour eux-mêmes mais bien pour un lectorat qui a des attentes particulières. C’est bien réducteur d’avoir une vision commerciale mais cela est plus proche de la réalité que l’inverse. D’autant plus qu’on peut présumer que la publication est motivée par la recherche de gains financiers et/ou honorifiques (ces derniers pouvant mener aux premiers). Dans cette mesure, l’auteur doit tenir compte de son lectorat. Son chiffre d’affaires est, en un sens, un indicateur du degré de popularité de ses œuvres. Je connais d’excellentes œuvres sénégalaises qui auraient pu mériter un Prix Nobel de littérature mais dont les exemplaires ont le plus souvent été offerts ou qui ont terminé dans les « parterres ». Il y a donc un certain décalage entre ce que les auteurs proposent comme style d’écriture et ce que les consommateurs s’attendent à lire. De ce décalage naît le manque d’intérêt pour les œuvres littéraires. Bien entendu, l’analphabétisme a des impacts sur le niveau de lecture.

Le langage hermétique utilisé par bon nombre d’auteurs peut être expliqué de plusieurs manières. Il y a tout d’abord l’héritage de la Négritude. En effet, le mouvement littéraire dont Senghor était un des chantres pêchait par pédantisme. Qui peut se targuer d’avoir saisi à la première lecture l’ensemble du texte d’un poète de la Négritude, et plus particulièrement de Senghor? Il faut souvent s’y prendre plusieurs fois, se munir d’un dictionnaire, requérir les lumières d’un diplômé en littérature… La Négritude a été acceptée comme un état de fait, l’acte un de la littérature négro-africaine alors qu’il n’en est rien.

C’est un mouvement qui a eu ses heures de gloire et une certaine pertinence historique. Utiliser la langue de Molière mieux que les Français de France était pour les chantres de la Négritude, une manière d’affirmer l’existence d’une culture négro-africaine pleine et entière, non-primitive et consciente d’elle-même. Bref, c’était une pure réaction de colonisés prétendant être plus civilisés que leur maître, rien de moins. Certains diront que c’est de l’idéologie. Soit. Mais toujours est-il que le style d’écriture notamment prisé par le plus grand intellectuel sénégalais (en d’autres termes Senghor) a fait florès et imprègne fortement toute posture littéraire au Sénégal. Un deuil littéraire n’a donc pas été fait pour transcender l’héritage du Père. Il est ainsi éclairant de voir le nombre d’auteurs sénégalais qui se réclament encore de Senghor.

La deuxième explication de ce phénomène de pédantisme concerne un facteur historique étroitement lié à celui décrit plus haut. Il s’agit ni plus ni moins de l’utilisation du langage d’élite colonisée. Le pédantisme est l’apanage du fonctionnaire colonial ou de l’habitant des Quatre Communes qui cherche à impressionner l’indigène admiratif devant le « Missé qui parle français plus mieux que le Maître blanc ». Cette posture intellectuelle qui rappelle par endroit le choix fait par le milieu juridique permet de revendiquer ostensiblement son appartenance sociale et, par corollaire, d’évacuer tout débat entre l’élite racée et l’indigène barbare (Baol-Baol et autre Saloum-Saloum mal léché). Elle permet ainsi de graver la littérature sénégalaise dans un marbre que peu sont prêts à attaquer à la plume.

La troisième explication est une incidence des deux premières. La Négritude ayant été appliquée comme idéologie d’État sous le nom prétentieux de « socialisme africain », les programmes éducatifs en ont été fortement imprégnés. Il y a eu peu de changements depuis la démission de Senghor en 1980. On apprend presque toujours les mêmes auteurs en dépit de la profonde évolution de l’histoire et de la société. Je ne dis pas qu’il ne faut plus apprendre du Senghor, du Césaire ou du Damas à l’école. Mais il faut offrir autre chose aux jeunes, et en plus des textes plus contemporains et diversifiés aussi bien sur le plan du style d’écriture que du thème.

Le langage hermétique prisé par bon nombre d’auteurs sénégalais enferme ainsi ces derniers dans une spirale de la surenchère. Le résultat est que les lecteurs potentiels se tournent vers d’autres types de littérature, des romans à l’eau-de-rose aux thrillers occidentaux. Ma mère m’a lu dernièrement les passages du dernier livre de Sokhna Benga. Une pure merveille littéraire que seulement 1 % de la population sénégalaise découvrira… Si l’on veut faire de la poésie, on peut s’y cantonner. Mais contaminer d’autres genres littéraires par le langage hermétique de la poésie inspirée de la Négritude sonnera à terme le glas de la littérature sénégalaise en entier. Il y a un besoin criant de se réinventer et de donner aux lecteurs le goût de ne pas tourner le dos aux écrits de leurs propres compatriotes. Pour précision, revoir le style d’écriture ne veut pas forcément dire se rabaisser à du Saneex (qui a sa propre pertinence au niveau artistique si l’on se réfère à son niveau de popularité, à moins que ce qui est proposé par nos auteurs n’intéresse vraiment plus). Il ne s’agit non plus pas d’offrir coûte que coûte aux lecteurs ce qu’ils veulent car l’auteur reste avant tout un créateur et un visionnaire. Mais de grâce, il faut comprendre que la créativité concerne aussi le style d’écriture et que copier-coller Senghor est le plus sûr moyen de se voir louanger sans jamais avoir été lu.

STOP ! Le portrait n’est pas aussi sombre qu’il n’en a l’air. Tout n’est pas perdu pour autant. L’heure des autodafés n’est pas pour demain et aucun auteur sénégalais ne sera pendu par les inquisiteurs du langage bienséant. C’est vrai, certains auteurs, romanciers, nouvellistes ou poètes sont pédants. Sokhna Benga peut donner des migraines, Dono Ly Sangaré (que j’aimais bien petit…j’étais pédant aussi) ferait rougir Molière de honte, etc. (j’arrête là car j’ai peur d’être cloué au pilori). Mais beaucoup d’auteurs sénégalais contemporains, et non des moindres, connaissent la gloire notamment parce qu’ils sont compris. Les Abass Ndione, Ken Bugul, Marouba Fall, Nafissatou Dia Diouf, Aminata Sow Fall, Fatou Diome et sûrement d’autres que je ne connais pas commencent même à faire légion.

La littérature sénégalaise est en train de se réinventer. Ainsi, il est devenu nécessaire que des instances comme l’Association des Écrivains du Sénégal ou le Ministère de la Culture encouragent et accompagnent ce mouvement. Un accompagnement par l’intermédiaire de concours ou de prix ne suffit pas car il faut aller bien à l’amont, au niveau de la formation littéraire. Le système des centres culturels, des alliances et autres bibliothèques est pertinent mais il doit aussi être accompagné de cercles d’écriture encadrés par des gens de lettres qui pourront insuffler l’esprit de création et d’innovation aux jeunes. Il en va de l’avenir de notre littérature nationale mais aussi du niveau des élèves. À chaque fois qu’un texte ou un ouvrage au programme est jugé insipide et décalé par rapport au quotidien des élèves, c’est tout un lectorat et de potentiels créateurs que l’on perd. Dans la littérature comme dans toute autre forme d’expression, la célèbre citation de Boileau reste plus que jamais d’actualité : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément ».


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