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OPINION - Le Franc CFA, décryptage d'un outil purement néocolonialiste, par Alexandre Gerbi - SEYTOO.COM
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Le Franc CFA, décryptage d'un outil purement néocolonialiste

Opinion

Ces changements de dénomination accompagnèrent la marche, par étapes successives, des différentes colonies, devenues territoires puis états, vers l’indépendance.

Publié le 21 mai 2020, Alexandre Gerbi

Souvent l’évolution des mots témoigne de l’évolution des choses ou de leur fixité, parfois aussi des trompe-l’œil qui les drapent. Le «Franc CFA», tout acronymique qu’il soit, n’échappe pas à la règle...

L’expression «Franc CFA» changea de sens au fil des décennies, au gré de l’évolution politique et institutionnelle que connurent les colonies, les territoires, enfin les états autonomes puis indépendants dont il fut ou demeure la monnaie. Une évolution toujours en lien étroit avec la France, comme l’indique la permanence du mot «franc».

Ainsi, d’abord « Franc des Colonies Françaises d’Afrique » en 1945, le CFA devint « Franc de la Communauté Française d’Afrique » en 1958, puis « Franc de la Communauté Financière Africaine » en 1959, enfin « Franc de la Coopération Financière en Afrique centrale » pour les pays membres de la Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC) et « Franc de la Communauté Financière d’Afrique » pour les pays membres de l'Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA).

Ces changements de dénomination accompagnèrent la marche, par étapes successives, des différentes colonies, devenues territoires puis états, vers l’indépendance. C’est en tout cas ce qu’indique une lecture de l’histoire conforme à l’orthodoxie historiographique non seulement franco-africaine, mais aussi internationale.

Or on sait aujourd’hui que le processus de « décolonisation », essentiellement dominé par l’Etat métropolitain[1], ne fut pas fondamentalement celui des indépendances désirées[2], mais celui des indépendances imposées[3] ; mieux encore, dans la plupart des cas, ce processus ne fut pas celui des indépendances réelles, mais celui des indépendances de façade. Dans une large mesure, l’ensemble franco-africain continua d’être dirigé depuis l’Elysée, par le truchement de réseaux administratifs, militaires, affairistes ou barbouzards. Ces aspects sont bien connus, et ont été explorés en détail, notamment par François-Xavier Verschave[4]. C’est dans ce contexte complexe que s’inscrivent les problématiques liées au Franc CFA.

François-Xavier Verschave est aussi le père de l’expression « Françafrique » dans son acception actuelle, synonyme de néocolonialisme. Il est intéressant de noter que le mot « Françafrique », puisque nous parlons des mots et des significations ou des trompe-l’œil qu’ils charrient, fut originellement forgé par Félix Houphouët-Boigny qui, dans les années 1950, à l’instar d’un Ahmed Sékou Touré[5], d’un Diori Hamani, d’un Barthélémy Boganda comme tant d’autres, prônait l’association ou l’unité franco-africaines sous forme de fédération ou de confédération intercontinentales, quand un Léopold Sédar Senghor y voyait le ferment d’une «Eurafrique» fraternelle et progressiste[6]. La plupart d’entre ces leaders, d’ailleurs, quand fut consommé le divorce officiel avec la France, ne celèrent pas leur amertume ni leur déception[7].

Ainsi le modèle unitaire et fraternel, pourtant dès longtemps invoqué par la République française, notamment pour justifier la participation des soldats africains à la défense de la « mère patrie » pendant les guerres mondiales et coloniales, fut en définitive rejeté par les dirigeants métropolitains, qui refusaient son instrument et sa conséquence : l’égalité politique revendiquée par les Africains, et ses corollaires sociaux, civilisationnels et financiers[8].

Néanmoins, la prétendue « décolonisation » et les « indépendances » officielles finalement choisies par la métropole, dont la pérennité et la nature du Franc CFA témoignent de l’âpre limite, ne marquèrent pas le début de l’ère de liberté promise aux Africains. Car aux considérations civilisationnelles (ce que nous appelons « blancisme[9] ») et financières (cartiérisme[10]), s’ajoutèrent les calculs politiques et économiques (néocolonialisme). Autrement dit, visant à refuser l’égalité et le métissage, la « décolonisation » et les « indépendances » avaient également pour objectif, en levant les obstacles républicains et démocratiques, l’instauration du néocolonialisme…

Aussi, en dépit du processus officiel de « décolonisation », au-delà des slogans de circonstance invoquant le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et célébrant les « indépendances », dans les faits, l’unité de l’ensemble franco-africain fut maintenue, avec pour ciment, notamment, le Franc CFA. Les anciens territoires d’Afrique continuèrent ainsi, pour la plupart, d’être gouvernés en liaison avec l’Elysée sinon directement par lui, et liés à l’ancienne métropole au gré d’une unité politique, économique et monétaire qui ne disait pas son nom.

Un demi-siècle de recul nous permet de dégager ce schéma déroutant : la prétendue « décolonisation » consista à soustraire les populations africaines du cadre démocratique et social de la République française (ou franco-africaine…) – dont la plupart des leaders africains réclamaient pourtant le maintien et le développement –, tout en plaçant leurs Etats sous le contrôle politique, monétaire et économique de l’Etat français. Ce composé d’apartheid intercontinental (puisque les populations africaines furent désormais neutralisées, tenues à distance et mises à l’écart selon des critères de race, de culture et de religion, tout en continuant de constituer un réservoir potentiel de main-d’œuvre à bon marché dans lequel l’industrie hexagonale put puiser à merci tout au long des Trente Glorieuses, comme dans autant de « bantoustans ») et de néocolonialisme politico-économique (pour ce qui touche aux relations interétatiques) trouva dans le Franc CFA l’un de ses principaux instruments et son illustration.

Selon un phénomène singulier mais découlant de ce schéma, tandis que les masses populaires africaines, déchues de la citoyenneté française (ou franco-africaine, ou afro-française, ou afro-européenne…), étaient boutées hors de la République, les élites politiques et économiques africaines continuèrent, de fait, d’être étroitement liées à la France. Autrement dit, tandis que les populations africaines étaient mises au ban de l’ancienne métropole, leurs élites gardèrent, le plus souvent, des liens très étroits avec elle.

Dans ces conditions, faut-il vraiment s’étonner que cet ensemble franco-africain qui, par-delà des indépendances de façade, s’est maintenu sans le dire, ait développé des élites et une bourgeoisie communes ? Adeptes du « Faites comme je dis et pas comme je fais », les élites (franco-)africaines s’entendent à merveille avec leurs homologues de l’Hexagone, vivent le même french (ouamerican) way of life, font affaire dans un français de langue maternel, scolarisent leurs enfants dans les mêmes écoles, et ont d’ailleurs le plus souvent la double nationalité.

Logiquement, ces élites franco-africaines et ces élites hexagonales, que nous appellerons élites « françafricaines », partagent une même lecture historiographique, exaltent à qui mieux-mieux « indépendances », « luttes de libération » et « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » – alors qu’elles sont bien placées pour savoir que l’indépendance en Françafrique est une vue de l’esprit qui, si elle vaut pour le peuple (notamment à travers la toujours brûlante question des visas…), n’est qu’une aimable fiction pour la bourgeoisie françafricaine unifiée, à l’image du Franc CFA qui imbrique et rattache monétairement les anciennes colonies à l’ex-métropole…

Après un demi-siècle d’un système qui a eu pour effet de basculer l’Afrique dans d’effarantes régressions propices aux chaos économiques, sociaux et politiques, et de reléguer progressivement la France au rang de puissance de deuxième et bientôt troisième catégorie (accablée de maux divers, entre effondrement économique, politique, social, moral et culturel), la porte de sortie préconisée par une grande partie des élites françafricaines est toujours la même, le remède ne change pas : il faut que les différents morceaux de l’ensemble franco-africain achèvent enfin leur séparation. La sortie du Franc CFA, dans cette perspective, s’imposerait comme une étape nécessaire…

Selon une figure audacieuse, la prétendue « indépendance » qui a permis, depuis des décennies, de démolir puis de ravager l’ensemble républicain franco-africain, continue d’être présentée aujourd’hui comme la clef pour en finir avec une situation dramatique dont elle a pourtant été l’instrument…

«Indépendance», mot encore et toujours magique[11] (autant, du reste, que fictif, en particulier pour le peuple muselé et pressuré…) enrobant avantageusement la séparation (fictive), elle-même moyen de toutes les aubaines[12]…

A travers ce bref panorama historique, idéologique et, en définitive, sociologique, cinquante ans après des « indépendances » et une « décolonisation » illusoires, le Franc CFA se présente comme un aspect d’une problématique politique, économique et civilisationnelle beaucoup plus vaste et complexe, perpétuellement marquée par l’« entre-deux » : ni vraies indépendances africaines, ni vraie unité franco-africaine ; ou si l’on préfère, un petit peu des unes et un petit peu de l’autre…

Une problématique qui pourrait se résoudre dans cette question en forme d’alternative simple :
Aujourd’hui, pour en finir avec le néocolonialisme et ses ravages, deux voies s’offrent.

- Soit pousser à terme la séparation franco-africaine (et euro-africaine), en commençant par la dissolution du Franc CFA au profit de monnaies nationales attachées à des banques centrales indépendantes et éventuellement fédérées dans une monnaie unique cette fois vraiment africaine et entre les mains des Africains.

- Soit, au contraire, pousser à terme l’unité franco-africaine et euro-africaine, en commençant par faire du Franc CFA un outil d’émancipation et de progrès, non un instrument d’exploitation et d’assujettissement néocoloniaux.

Dans la première hypothèse, celle de la séparation poussée à son terme, une question essentielle se pose : les cinquante dernières années ont-elles doté les Etats de la zone CFA des moyens nécessaires pour résister aux prédateurs nationaux et internationaux, davantage que l’ère coloniale n’avait doté les anciens territoires africains de la France des moyens nécessaires pour échapper à la tutelle de l’Elysée, aux appétits néocolonialistes et à la tyrannie ? Les mêmes causes produisant les mêmes effets, n’est-il pas à craindre que nous entrions, sous couvert d’« indépendance réelle », dans une nouvelle phase néocolonialiste, dont les populations africaines seront les premières à pâtir ? Cruelle question…

La seconde hypothèse, celle de l’unité franco et euro-africaine poussée à son terme, présente quant à elle un double avantage et deux difficultés majeures.

Le double avantage est qu’elle enchâsse les intérêts européens et africains, quand l’Europe dispose d’importants moyens techniques et financiers, complémentaires des ressources en matières premières et de la démographie particulièrement dynamique de l’Afrique ; tout en apportant une réponse conjointe à la spirale du sous-développement (pour l’Afrique) et du déclin économique et par conséquent social mais aussi moral[13] (pour la France et pour l’Europe). On songe à l’interrogation provocatrice de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques : « En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser[14] ? ».

Les deux difficultés sont celles qui ont toujours, depuis des décennies et des siècles, pollué et saboté les relations franco et euro-africaines.

Difficulté de l’égalité, d’abord. Si l’on veut que l’unité ne soit pas, elle-même, un nouveau tremplin du néocolonialisme, elle implique d’abord de s’accomplir dans une égalité scrupuleuse, impliquant non seulement des rapports réellement bilatéraux et multilatéraux entre Etats, mais aussi l’application stricte de la démocratie, au nord comme au sud de la Méditerranée, assortie de tous ses attributs, à commencer par l’école publique, gratuite et obligatoire de qualité (locaux, matériel, effectifs, professeurs décemment et régulièrement rémunérés, etc.) pour tous les enfants, filles et garçons.

Difficulté idéologique, ensuite. A travers le Franc CFA, se pose la question de la devise européenne à laquelle il est attaché. Or une autre utilisation de l’Euro s’impose, impliquant une mutation profonde de la politique monétaire conduite par la BCE et la Commission européenne, enfermées dans une orthodoxie anachronique et mortifère[15].

Vaste sujet, vaste débat, et chantier immense. Quand la séparation paraît tellement plus simple…


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