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Société et style de vie

Mariama, la « talibée »

19 juillet 2021, Emmanuel
Mariama, la « talibée »

Ce matin, chez Abou, alors que je déguste mon café assis sur une petite souche d’arbre dans un coin de la cour, le portail s’ouvre dans un grand grincement. La jeune femme qui franchit le seuil éclaire aussitôt son visage d’un large sourire. Elle laisse tomber son sac et écarte les bras.

- Toi ici ! Quelle surprise ! Je savais que tu étais là, mais bon, je suis surprise de te voir ici quand même ! Chez moi ! En Afrique !

Mariama est la petite “sœur” d’Abou. En fait une de ses cousines. Elle loge chez une tante dans la ville de Mbour au cours de la semaine. Elle est encore au collège, en troisième, et elle a seize ans. Tous les écoliers, au Sénégal, démarrent leur scolarité à l’école “française” deux ans plus tard que leurs petits homologues de France. Un délai du à leur passage à l’école coranique, et qui explique ce retard.

La coquette et très moderne Mariama est une bonne élève avec qui j’ai sympathisé lors de mon dernier voyage. Nous avons eu de grandes conversations sur l’actualité. Elle a toujours soif de connaissances et lit, chaque semaine, journaux et magazines français. Elle veut devenir journaliste. Mariama bondit et me saute au cou sans aucune trace de la pudeur locale. Elle claque des bises sonores sur mes joues, me sourit et me tenant par la main, m’entraîne à sa suite vers sa grand-mère, au cou de laquelle elle se pend également.

- Tu vas m’interviewer, me demande la jeune fille avec des yeux gourmands ?
- Oui. Demain, nous irons nous promener et nous parlerons.

Dans ses habits « à l’occidentale », Mariama détonne des autres femmes qui vivent dans la maison. Dans beaucoup de domaines de sa vie culturelle, elle est une petite révolution douce pour la famille. Toute sa vie est d’ailleurs un juste dosage de traditions et de révolutions.

Elle incarne en fait une voie moderne de la pratique religieuse dans son pays. Mais pour échapper au carcan de certaines traditions, il faut avoir le caractère de la jeune africaine. Elle a d’ailleurs déjà été obligée de faire de la peine à certains de ses proches. Ainsi, il y a un an, sa mère avait choisi de la marier, pour son bien ! Après tout, il en avait été de même pour elle. Mariama s’est débattue contre cette idée et a pu trouver un appui auprès d’un « grand frère ». Elle a déçu beaucoup de gens, raconte-t-elle, mais elle devait refuser car elle voulait faire des études. Et elle était beaucoup trop jeune, en plus, alors elle n’a aucun regret.

Le lendemain, l’endroit où je dois retrouver Mariama est une petite échoppe, de 2 m sur 3 environ. On y sert le café Touba, des oeufs et des frites, du pain beurré. C’est la cafétéria locale. Il y fait une chaleur étouffante. En une minute, je suis en nage. A l’intérieur, une bouteille de gaz, une radio qui diffuse des chants de prières, une table et deux bancs. Sans bouger de la place qu’il s’est imparti dans son minuscule réduit, le patron lave les verres, sert les cafés et prépare les sandwiches, en parlant la plupart du temps avec ses clients. Le silence que j’ai parfois observé dans son local y est d’ailleurs un peu surréaliste... A côté d’un portrait du Khalife, un panneau précise qu’il est interdit de fumer ici. Sur le mur, je jette un coup d’oeil à la carte. Coût du café, 1 Franc CFA.

Au bout d’un moment, passé le temps d’une bonne sudation, je suis bien et je déguste mon petit déjeuner.

Quand Mariama arrive, elle pousse un souffle douloureux et me fait signe de sortir. Nous rejoignons la plage où nous nous laissons tomber.

- Hummm... J’aime cet endroit. J’aime Somone. Tu es allé voir le Cheikh de Somone, m’a dit Abou ?
- Oui. Tu le connais toi ?
- Le Cheikh m’a déjà soignée... pour des problèmes. Contre le mauvais sort quoi ! Mais rassure-toi, je suis parfaitement consciente que c’est un docteur que je dois aller voir pour soigner une maladie !
- Je n’en doute pas, dis-je en riant. Alors, dis moi... Toi, tu as certainement un avis sur la situation des femmes dans l’islam ?

- Dans la tradition musulmane, la femme a toujours été soumise à l’homme.

Enfin, c’est le cas dans des pays comme l’Afghanistan où ils pratiquent cet Islam là. Mais pour moi, les hommes ne me sont pas supérieurs. Le voile, par exemple, moi je ne le porterai pas, même quand je serai mariée. Mais je sais quelles sont les recommandations de l’Islam. De toute façon, au Sénégal, ce n’est pas comme ça, tu sais. Ici, déjà, la femme est une reine... Alors !

J’ai vraiment pitié des femmes qui subissent tout ça. En Iran, ou au Nigéria. Alors ça, c’est vraiment un crime. La religion, c’est le respect humain avant tout.
- Tu as entendu parler de la loi sur le voile en France ?
- Ouhh ! Moi, j’aurais été française, j’aurais été contre cette loi. Car en France, les musulmanes qui se voilent, c’est par choix, non ?! Alors en tous cas, l’interdire dans les écoles, c’est une injustice.
- C’est la loi d’un pays laïc...
- Dans ma classe on est soixante deux élèves. Et il y a quatre filles voilées, mais c’est leur choix. En fait, si on se voile, c’est pour la vie, sinon tu es libre. Moi, je veux être amoureuse. Je veux me marier avec un homme que j’aurai choisi. Il sera doux, tolérant. Je ne veux pas d’un homme qui voudra que je reste au foyer. Il ne m’interdira pas ça… qu’il ne veuille pas que je travaille.
- Et en attendant, une vie de jeune fille au Sénégal, c’est comment ? Tu sors, par exemple ?
- Oui, bien sûr. Quelques fois c’est les discothèques, ou alors les soirées entre amis.
- Et avec des garçons ?
- J’ai déjà eu des petits copains, mais légers, dit-elle avec un mouvement modérateur de la main.
- Tu m’as déjà dis que les femmes françaises étaient des modèles pour toi. Des modèles en quoi ?
- En amour bien sûr, rit-elle en me collant une grande claque sur le dos. Non, mais c’est le modèle du couple, pour moi. Idéal ! Et puis elles donnent le meilleur d’elles-mêmes dans ce qu’elles font. C’est leur culture. Mais il y en a beaucoup qui sont aussi un mauvais exemple, pour la vie sexuelle. Surtout celles qui viennent au Sénégal pour prendre des amants. Comme les hommes d’ailleurs. Le tourisme sexuel, conclut-elle avec une grimace de petite fille !
- Vas-tu faire le Grand Magal cette année ?
- Ouiiii, s’exclame la jeune fille !! Ah, non, vraiment, je ne veux pas le manquer ! Et je vais y aller avec les Baye Fall de Somone. Avec Abou… Et avec toi ?
- Oui… Je suis venu pour ça !
- Oui !! Ahhh… c’est vraiment super. Le Grand Magal avec les Baye Fall, c’est le mieux ! Je suis comme ça moi aussi !
- Tu es quoi ?
- Je suis Yaye Fall ! Pour les filles, c’est comme ça !
- Qu’as-tu pensé des Baye Fall au début ?
- Pour moi, c’était juste des tricheurs, des buveurs et des fumeurs surtout.
- Eh bien ! Et maintenant ? Pourquoi plutôt Yaye Fall que simplement Mouride ?
- A cause de la solidarité. Je trouve ça très bien. Et ils sont capables de faire tout pour Dieu, à travers le Marabout. Moi, je voudrais devenir riche pour donner beaucoup...
- Et tu te sentirais capable d’aller vivre dans une Daara ?
- Les femmes qui font ça sont des femmes bien, car elles agissent pour la communauté et sont droites dans la religion. Mais moi je ne pourrais jamais mener cette vie. Moi je veux devenir quelqu’un ! Une autre voie..., mais chacun à sa place !
- Tu aurais aimé n’apprendre que le Coran ?
- Non, parce que je veux élargir mes connaissances. Apprendre le Coran, c’est un choix et pas le mien. Mais j’admire ces femmes là, je te l’ai dit. Leurs visages respirent le bonheur.

Nous nous sommes levés doucement du sable chaud, et en traînant un peu les pieds, nous avons repris le chemin de la maison. Il y a des choses à faire, des choses que ne font encore que les femmes la plupart du temps ici. Et puisque Mariama est à Somone ce week-end, il n’est pas question qu’elle ne donne pas un coup de main aux autres femmes de la famille. Traditions !

Mariama est allée rapidement troquer son jean et son tee-shirt pour un tissu traditionnel qu’elle a noué sur sa poitrine. Dans la petite cour, nous nous sommes assis sur des souches, et elle a plongé ses mains dans une immense calebasse d'aluminium pour y trier les grains de riz.

- Tu veux attendre quoi pour te marier ?
- Je veux d’abord avoir un bon boulot. Et faire des voyages.
- Et tu épouseras forcément un musulman ?
Elle rit et se tourne vers sa grand mère pour lui lancer avec de la malice dans les yeux.
- Mère, si j’avais un mari chrétien...?!
La grand mère fait une grimace.
- Jamais, reprend Mariama en me fixant. Il faudra qu’il se convertisse !
- Et pas le contraire ?
- Le contraire jamais, dit-elle en secouant la tête de plus belle. Jamais de ma vie. Jamais je ne pourrais changer de religion.
- Tu attends quoi de l’avenir ?

- Être heureuse, c’est le plus important... Et rester Yaye Fall ajoute-t-elle après un temps de réflexion. Et puis aussi avoir la bénédiction de ma mère.
Elle a penché un moment tout son corps vers la calebasse. Et je la sens qui réfléchit à ses derniers mots. Et puis brusquement, elle se redresse.

- Devenir une très grande artiste... ou une grande journaliste. En tous cas quelque chose qui me permette d’être plus utile que la moyenne. Il faut viser haut !

- Tu as conscience que des projets comme ça, toutes les femmes du monde musulman ne peuvent pas se les permettre.

- Oui, bien sûr ! Je souhaite de tout mon cœur que ces pays là se dévoilent la face. Qu’ils regardent le côté positif des choses. Il y a tellement d’endroits où il n’y a pas de liberté. Dans ces pays, c’est le Moyen âge, mais ici, au Sénégal, on est en pleine modernisation.

Tout en écoutant Mariama, je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux vers d'Aragon. lci, il se pourrait bien aussi que la femme soit l’avenir de l’homme. Je n’ai pas posé la question à la jeune fille. Mais je crois connaître sa réponse.

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